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"La société des modes de vie"


Jean Viard
sociologue et directeur de recherche CNRS au CEVIPOF

Interview de Jean VIARD

Désormais, on peut douter qu'une ville totalement en marge des processus touristiques puisse réellement se développer

Ancien président des groupes de prospective tourisme au Commissariat au Plan et à la Datar, il réalise aussi du conseil aux entreprises et aux collectivités territoriales. Il est également conseiller municipal de la ville de Marseille et vice-président à la Communauté Urbaine Marseille Provence Métropole. Son dernier livre, « Nouveau portrait de la France : La société des modes de vie », est paru en 2011 aux éditions de l’Aube qu’il a fondé à la fin des années 1980.
Les domaines de spécialisation  de Jean Viard sont les temps sociaux (vacances, 35 h), l’espace (aménagement, questions agricoles), la mobilité et le politique.  

15 mai 2013

Vous soulignez l’émergence d’une société des modes de vie. Qu’entendez-vous par là ?

En parlant de société des modes de vie, j’ai voulu souligner la nécessité de tirer toutes les conséquences du fait que le temps libre occupe désormais la plus grande part de nos vies. Ceci résulte de deux évolutions majeures au cours du 20ème siècle. D’une part, le temps consacré au travail est passé de 40% à 12% de l’existence. D’autre part, sur la même période, l’espérance de vie a augmenté de 5 ans par génération, soit 25 années en un siècle. Le temps de la retraite s’est ainsi dilaté. En résumé, la part de la vie non occupée à travailler et à dormir a été multipliée par quatre. Elle est devenue majoritaire ! Il s’agit d’une véritable révolution qui a des implications majeures sur les modes de vie et, in fine, sur la société dans son ensemble. Les normes et les valeurs inventées pour vivre ce temps libre tendent à réorganiser notre culture. Les rapports aux autres et aux lieux s’en trouvent modifiés. Le recul de l’empreinte de la sphère du travail dans la construction des liens sociaux et l’essor des mobilités en sont les parfaits exemples.

Le logement occupe-t-il une place différente dans cette société des modes de vie ?

Effectivement, le logement a pris une importance accrue, qui dépasse de loin sa seule dimension fonctionnelle. Le logement est devenu un haut-lieu de sociabilité, le lieu non seulement de la vie familiale mais aussi un espace d’accueil des multiples réseaux sociaux dans lesquels nous nous inscrivons. Le logement est aussi devenu un terrain privilégié pour la pratique de diverses activités récréatives autrefois vécues à l’extérieur (cinéma, musique, sport, baignade, etc.). D’où l’importance de la chambre d’amis, des écrans, du jardin, du barbecue, de la piscine. Autrement dit, les gens cherchent à concilier le logement traditionnel – le triangle logement, travail, école – avec le logement du temps libre. A cet égard, deux modèles résidentiels coexistent aujourd’hui. Celui du périurbain avec la maison et son jardin. Et celui de la double résidence dans le lequel la résidence secondaire vient complémenter l’appartement en ville. Les résidences secondaires c’est 11% des logements en France, soit environ 25% des français. Bien évidemment, tout le monde n’a pas le choix de son logement. Toute une partie de la population est captive d’un modèle d’habitat souvent social qui ne correspond plus aux aspirations actuelles. Rappelons-nous que les français qui rêvent le plus de déménager sont ceux qui vivent en grands ensembles, ce qui ne manque pas d’entretenir les tensions et les frustrations sociales.

Au-delà de la périurbanisation, le renouveau démographique actuel des territoires ruraux ne traduit-il pas une exacerbation de ces aspirations résidentielles et plus largement récréatives ?

Effectivement nous assistons à quelque chose de nouveau, qui est en fait la conjonction de trois grands mouvements. Premièrement, l’urbanité a cessé d’être le monopole des villes. La société dans son ensemble est devenue urbaine. Non seulement parce que les villes rassemblent la majeure partie de la population mais aussi parce la culture urbaine s’est peu à peu diffusée dans l’espace, avec le téléphone, la radio, la télévision, l’automobile, internet, le portable, etc. L’offre marchande et non marchande elle-même se diffuse dans l’espace. D’un autre côté, la quête de nature, du lien avec le végétal et l’animal, de ce que j’ai appelé le « monde vert », est aujourd’hui très forte. Enfin, la démocratisation du tourisme et sa massification ont transformé notre vision des villes et des territoires, de leur valeur et donc de leur attractivité. La diffusion de l’imaginaire des vacances, le rapport à l’eau, au corps, aux proches a fait émerger des normes et des codes qui imprègnent de plus en plus les pratiques et les attentes dans la vie quotidienne. Au point de susciter le rêve de vivre à l’année au pays des vacances, c’est-à-dire dans les territoires les plus attirants du point de vue des codes du tourisme.

Une traduction de ces différents éléments réside dans des migrations résidentielles vers des territoires situés hors des villes. On pourrait ainsi appeler extra-urbains les habitants qui ont fait le choix de quitter l’urbain central pour s’installer dans la France des villages, des campagnes, des petites villes. Si bien qu’aujourd’hui la croissance démographique des territoires ruraux est plus soutenue que celle des villes. L’attrait de l’extra-urbanité semble d’autant plus marqué pour les familles et les retraités. Les premières parce que la maison de famille apparait comme le lieu le plus propice à la satisfaction de leurs désirs d’enfants, d’intimité, de convivialité, de sécurité. Les seconds parce que la moitié d’entre eux désirent venir habiter dans leur région d’origine ou dans le lieu préféré de leurs vacances une fois la retraite arrivée. La prise en compte des aspirations de ces catégories de population reste insuffisante en ville. Pour preuve, c’est dans les villes que se concentrent les personnes seules.

Si l’imaginaire touristique est au cœur des migrations d’agrément, le tourisme urbain peut-il venir au secours des métropoles pour restaurer le désir de vivre en ville, ou au moins à proximité ?

A l’évidence. Désormais, on peut douter qu’une ville totalement en marge des processus touristiques puisse réellement se développer. Nombre de villes qui ne sont pas dans la lumière du tourisme font tout pour y rentrer. Car la mise en désir de la ville par le tourisme reconstruit partout le désir urbain lui-même. Il y a synergie de l’art de vivre local, de la mise en tourisme et du développement économique. La saisie des lieux par l’imaginaire touristique est fondamentale. De fait, la ville se reconstruit avec une rapidité surprenante depuis 25 ans comme espace de promenade, de divertissement et de rencontre.

Vous dites justement que les villes ne sont pas suffisamment pensées pour le temps libre

La pensée urbaine a encore du mal à comprendre la recherche de modes de vie qui sous-tend l’étalement urbain et l’évasion dans les campagnes. Il parait essentiel aujourd’hui de renouveler le regard que l’on porte sur les villes, de ne plus les voir seulement sous l’angle productif et fonctionnel mais aussi dans leur dimension récréative et affective. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le temps libre ce n’est pas seulement rester assis dans un transat. C’est un apprentissage permanent. C’est la recherche d’une densité et d’une multiplicité d’activités. C’est la création, le faire soi-même. Aujourd’hui, avec la segmentation du travail, plus personne ne fabrique d’objet complet. Le temps libre constitue le moment où l’on va pouvoir construire des objets complets : on va faire pousser des tomates, on va réparer sa moto, on va faire de la musique, etc. Le temps libre est un temps de réunification de l’individu, d’exploration du changement et de régénération du couple. Certains ont les moyens d’accéder à ce temps libre riche lorsque d’autres connaissent une pauvreté du temps libre. Un des enjeux majeurs de la ville est d’arriver à organiser la démocratisation de la société du temps libre.

Qu’est-ce que cela implique en termes d’aménagement ?

Aujourd’hui encore nous avons tendance à aménager les logements, les quartiers et les villes d’abord pour le travail et pour les relations entre domicile et travail. Davantage d’attention doit être accordée à « l’aménagement » du temps libre. Bien sûr, chacun aura noté que la tendance est en marche. La ville « Bobo » que l’on construit depuis vingt ans va dans le bon sens : la mise en valeur du patrimoine, le développement des espaces verts, de l’eau, du vélo, des pistes cyclables, le recul de la voiture, etc. Mais ce n’est pas suffisant. Le problème c’est que nous savons très bien faire cela pour le centre-ville, alors que nous en sommes incapables pour les banlieues et pour les villages du périurbain. Par ailleurs, trop souvent, on continue à fabriquer du logement adapté aux modes de vie d’hier en laissant de côté les nouvelles exigences que j’ai évoqué précédemment. Le besoin d’espace extérieur, la demande de soleil, le rôle de la chambre d’amis sont trop sous-estimés dans la construction, comme si ce qui est bon pour les catégories aisées n’était pas aussi indispensable aux catégories plus modestes. Nous devons réinventer le logement en hauteur avec de l’espace extérieur privatif. Disons un tiers extérieur, deux tiers intérieurs. Cela pourrait devenir un droit inscrit dans les règles d’urbanisme ! D’ailleurs ce principe ne concerne pas seulement les nouvelles constructions, il s’agit de s’en inspirer pour faire évoluer l’existant. Par exemple, en investissant le toit des centres commerciaux, en réhabilitant les tours d’habitation de façon audacieuse.

La renaturation des villes constitue-t-elle une autre piste ?

La question de la nature en ville constitue aujourd’hui un enjeu fondamental. Ré-enchanter l’urbain passe par la reconquête du lien avec la nature, par l’atténuation de la distinction ville-campagne. La question essentielle est la suivante : comment le citadin peut-il être confronté à la puissance de la nature durant ses trajets quotidiens ? Par exemple, Bordeaux travaille sur le concept de « nature exubérante ». C’est une démarche tout à fait intéressante de mise en scène de la nature dans toute sa vitalité. De même, je pense qu’il faut sacraliser les espaces agricoles et naturels des territoires urbains. De la même manière que l’on a protégé le littoral et la montagne, il faut faire en sorte que l’urbanisation préserve le patrimoine urbain comme le patrimoine naturel. La ville de demain est à reconstruire sur les terrains pris à l’agriculture depuis la guerre, zones commerciales et lotissements notamment. Il faut densifier, réduire les terrains privés, couvrir les parkings…

Quelles peuvent être les autres composantes de cette mise en désir des villes ?

Il y a plusieurs choses. La dotation en offres culturelles événementielles et ludiques constitue un autre enjeu de taille. La mise en place du festival d’Avignon, la création d’une antenne du Louvre à Lens et du Centre Pompidou à Metz sont bien illustratives de cela. Il y a également un enjeu démocratique derrière l’édification de la ville du temps libre. A l’heure actuelle, 60% des gens ne travaillent pas là où ils dorment. Ce qui incite à des comportements de vote focalisés sur des logiques de protection, de statu quo, de refus du métissage des fonctions et des formes urbaines. Il nous faut impérativement réunifier le territoire politique du travail et de l’habitat  pour ré-enraciner la citoyenneté dans la dynamique complète de la société. Cela veut dire que l’instance locale de pouvoir politique doit être, en chaque lieu, réorganisée sur une échelle plus large. Ici une métropole, là un département. Et après on pourra avoir des territoires de proximité pour la gestion courante, mais l’instance politique majeure doit être celle de l’espace de la citoyenneté.

Le rapprochement entre l’espace-temps résidentiel et l’espace-temps récréatif ne réduit-il pas le besoin de pratiques touristiques classiques à plus longue distance ?

L’investissement quotidien du temps libre que je viens d’évoquer a bien sur un effet sur les pratiques touristiques. Par exemple, on se rend compte que l’on peut complètement se dépayser dans la proximité. Alors qu’avant, se dépayser voulait dire partir loin. On se rend compte que les gites ruraux qui marchent le mieux sont ceux qui se situent à proximité des villes. Pour autant, nous vivons aussi à l’heure de la mondialisation. Tous les jours, le monde est dans nos yeux. Le monde est notre nouveau territoire de jeu. Nous avons donc aussi envie d’aller faire un tour à Tokyo ou à New-York, de découvrir l’Afrique noire, etc. Parce que ce sont finalement des lieux qui sont dans notre quotidien. Et puis songeons que plus d’un milliard de touristes ont franchi une frontière dans le monde l’an dernier. C’est une première dans l’histoire de l’humanité ! C’est un mouvement exponentiel de mondialisation du désir de parcourir la planète. Il n’y a pas à choisir entre la proximité et le global, il faut les lier, les penser ensemble. La révolution informatique a avancé aussi vite justement parce qu’elle apportait des moyens nouveaux à ces questions déjà là. Ce faisant elle accélère les changements et la politique doit faire le récit de ces bouleversements pour sécuriser les habitants. Or elle fait plus souvent l’inverse…