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Erasme, un living-lab avant l'heure


Yves Armel-Martin, Erasme
directeur d'Erasme

Interview de Yves ARMEL-MARTIN

Nous sommes un incubateur de services et d'usages

Centre d’expérimentation numérique créé en 1998 au sein du Département du Rhône, Erasme est constitué de 13 personnes chargées d’explorer les technologies émergentes et de développer des applications inédites pour le secteur public : cartable en ligne pour écoliers, interfaces multitouch pour musées, objet communicant pour personnes âgées. Ces exemples de dispositifs produits par Erasme témoignent de la diversité de leurs champs d’exploration qui relèvent des usages et services du Département, et de la manière dont ces projets font l’objet d’une diffusion et d’une valorisation unique. Erasme, qui va être intégré dans la nouvelle Métropole lyonnaise en janvier 2015 va voir Museolab, son lieu d’expérimentation sur les applications muséales, intégré au Musée des Confluences dés l’ouverture de celui-ci.
Cet entretien avec l’un des fondateurs, Yves-Armel Martin, revient sur l’évolution historique d’Erasme et illustre la position originale de cette structure. Bien avant que les termes de Living labs, de design de service ou de co-création soient à la mode, en pionnier, Erasme a su mettre en place une diversité d’approches pour explorer les possibilités offertes par le numérique, développer des projets innovants et promouvoir l’innovation en adéquation avec les besoins de services publics. En particulier par une mobilisation et une prise en compte des usagers dans les processus de conception. L’entretien témoigne aussi de la qualité des projets et de leur potentiel de valorisation.

25 août 2014

Comment Erasme a-t-il été fondé ?
En 1993, en arrivant à Lyon, je cherchais un travail qui ne soit pas strictement technique et je me destinais plutôt à aller vers le multimédia. J’ai alors été recruté par René Tregouët qui était un sénateur et président de la communauté de commune du canton de Saint Laurent de Chamousset. Il voulait créer pour son canton un centre multimédia et mettre en réseau son canton. M. Tregouët était aussi vice-président du Conseil Général, et il lançait à cette période le câblage en fibres optiques du département, qui était le premier en France là-dessus, avant la dérégulation des télécoms.
J’ai à la fois travaillé sur le canton de Saint Laurent de Chamousset et au niveau départemental. Erasme a été monté localement pour développer ce canton rural. C’était les débuts du « multimédia » et surtout du Web, entre 1993 et 1997. Nous faisions des choses très simples comme susciter des rencontres entre des musiciens électroniques et des fanfares locales. A l’époque, le Département construisait son réseau, j'y réalisais un peu d’assistance à maîtrise d'ouvrage pour parler avec la structure qui allait devenir Numéricable, car il n’y avait pas de compétence technique interne au département pour suivre le dossier.
En 1998, Erasme que l’on avait fondé pour le canton, a été repris par le département. On est alors devenu centre de ressources, toujours impulsé par René Tregouët. Au départ, cela devait être en lien avec cette infrastructure fibre optique qui avait coûté 70 millions d’euros; un coût qui nécessitait aussi de réfléchir à ce que l’on peut faire avec le haut-débit du point de vue des services publics – car du point de vue privé il y avait un certain nombre d’idées. C’est comme cela qu’Erasme est né pour être le centre serveur de ce réseau et un centre d’expérimentation. Cela partait d'une certaine vision technologique, celle de M. Tregouët, où l’on se disait que si l’on pouvait transférer les contenus d’un DVD-ROM en une minute sur la fibre optique, demain nous aurions tous la télévision à la demande, que cela permet de changer l’éducation pour par exemple accéder aux films de la Cinquième, etc.

D’où l’idée de créer des expérimentations et d’avoir un centre serveur, car Numéricable n’offrait pas de services pour les collèges du département ou les services municipaux. Rapidement, après avoir opéré un certain nombre de services de type ISP (fournisseur d’accès) pour ces organisations, nous avons constitué une équipe. Celle-ci a grossi et l’on a mis en places nos méthodes, à la manière des Living Lab : on partait au départ de l’expérimentation, on lançait des projets, on se rendait compte que les utilisateurs ne se comportaient pas comme prévu. Nous avons ainsi vu les détournements des propositions. Par exemple, notre premier projet était un service de vidéo à la demande pour l’éducation en 1999; on a connecté les premiers collèges du Rhône en fibre optique pour leur donner accès aux films de la Cinquième. Cela nous a fait prendre conscience des usages des élèves. Ceux-ci préféraient en effet accéder à des sites web et échanger avec leurs camarades ; et non accéder aux contenus auxquels nous avions en tête. Pour répondre à cela, nous avons développé laclasse.com qui était à l’époque un portail éducatif et qui est ensuite devenu ce que l’on appelle aujourd’hui un ENT (Espace Numérique de Travail). C’était en 2001, le premier cartable en ligne. À travers cette expérience, nous avons aussi appris à ne pas forcément faire des produits finis, mais à faire des « premiers produits », à les mettre entre les mains d’utilisateurs et à les regarder diverger pour mieux les faire évoluer.

Erasme a continué, même après la défaite de René Tregouët aux élections. Certainement, car nous avions fait la preuve que la démarche était intéressante et que l’on proposait des services pertinents. Les directeurs généraux étaient d’ailleurs assez favorables à ce que l’on faisait. À partir de 2004, nous sommes rentrés dans une période avec moins d’élus de tutelle qui portaient étroitement le projet, ce qui était bien au final. Car même si René Trégouët nous déblayait des montagnes, c’était lui qui portait toute la vision… et quand on s’en écartait, c’était plus difficile à exprimer. Du coup, on a été lancé sur une trajectoire et on a développé des méthodes que l’on a découvertes après coup comme étant de l’innovation ouverte et du design de services. On l’a appris en faisant et on a vu cela émerger. C’est ainsi que l’on a eu le label Living Lab qui, pour une partie, définit ce que l’on fait encore aujourd’hui.

Hormis la dimension éducative, quels autres domaines avez-vous explorés ?
Nous étions à la base très focalisés sur l’éducation comme je viens de le montrer. À partir de 2005, nous nous sommes penchés sur les musées, notamment parce que le département lançait le musée des Confluences.
À chaque fois, nous nous sommes ancrés sur les grandes politiques du département pour être la puce sur le mammouth: le Département dépense 270 millions d’euros par an pour les personnes âgées, donc on s’est dit qu’on allait essayer de voir comment le numérique peut aider à bien vieillir. De la même manière, puisque 200 millions devaient être investis dans un musée, on s’est plongé dans la dimension numérique des musées.
Sur les personnes âgées nous avions une commande. Nous avons commencé par faire faire une étude par des psychologues qui ont identifié qu’il y avait globalement trois pistes : les outils d’aide à la personne de type santé/sécurité, l’e-administration pour la coordination gérontologique, et le fait de garder du lien social. On nous a demandé de montrer des technologies pour les seniors, donc on a fait le web-napperon comme cela. Comme nous avons remarqué l’intérêt que cela suscitait, nous avons décidé de développer cet axe de conservation/création du lien social pour bien vieillir. Nous l’avons expérimenté auprès de personnes, et avons vu ce qui marchait ou pas. Nous avons ensuite fait un projet européen avec l’OPAC du Rhône qui s’appelle HOST sur le thème du bien vieillir en logement social grâce au numérique. C’est un contexte dans lequel nous avons introduit des ateliers de co-design qui ont permis de faire évoluer le web-napperon vers une plateforme web/internet des objets… et aujourd’hui il y a une petite entreprise qui se monte à Lyon à partir de ce que l’on a fait.
Au fil de ces projets, nous avons constaté que leur valeur consistait à créer de l’inclusion ; en partie par des ateliers, la plateforme internet en ligne n’étant qu’un prétexte de modernité qui fait que les gens étaient prêts à y aller. C’est une manière de créer des réseaux de proximité inter-générationnels. Nous pensons que c’est un modèle et qu’il y a peut-être même un modèle économique autour de cela. C’est une autre leçon pour nous : on ne peut plus suivre les projets et il faut qu’on essaime à l’extérieur. Ce que l’on n’a pas fait avec laclasse.com, nous l’avons réalisé nous-mêmes et nous l’avons édité… et cela devient un peu compliqué d’être nous-mêmes éditeurs. Nous devons gérer du support utilisateur alors que notre rôle est plus celui-ci d’un incubateur de services et d’usages.

Avec les musées, nous avons commencé par une étude sur ce que le numérique pouvait apporter dans ce contexte. Notre travail leur ouvrait un champ énorme par rapport à ce qu’ils voyaient (audioguide, borne interactive, site web). Mais nous nous sommes heurtés à une certaine incompréhension, ils ne comprenaient pas ce qu’on leur proposait. Du coup nous avons créé le Museolab en 2006… on avait un plateau de 200m2 à l’époque qui servait à faire des prises de vue pour la production audiovisuelle. Comme nous sommes un service public, nous nous sommes dits qu’il fallait l’ouvrir à tous. Du coup des musées d'un peu partout sont venus nous voir. À un moment nous nous sommes aperçus que le problème du développement des technologies que l’on portait se confrontait à l’enjeu du changement des organisations. Le musée, lui nous voyait malgré tout cela comme un prestataire technique pour développer des solutions précises à leurs problèmes. Nous leur avons fait comprendre que ce n’était pas notre rôle et que nous voulions être intégrés au moment du pitch de l’expo au tout début pour travailler ensemble.
Comme cette attente n’était pas vraiment entendue, nous sommes rentrés dans l’aventure Museomix  où l’on a croisé nos méthodologies d’agilité numérique pour faire du proto rapide, ce que faisait nod-A en termes d’intelligence collective et de fab labs, ce qu’apportait Samuel Bausson du côté community management, et Julien Dorra sur le côté community building. Nous nous sommes mis ensemble et l’on s’est dit que nous pourrions écrire un manifeste en faisant une première manifestation. Ce premier Museomix a été plutôt un succès et on l’a confirmé avec un deuxième au Musée Gallo-Romain. Museomix est un peu un side-project d’Erasme. Son statut est compliqué, car nous n’avons pas une commande spécifique du département pour faire cela.

Pour mieux comprendre votre approche, comment fonctionne Erasme en termes de structures et de méthodes ?
Au niveau de la structure, Erasme est constitué de treize personnes avec un pôle technique assez fort et des personnes sur la conduite de projet ou le lien avec les utilisateurs. Notre méthodologie c’est de partir de l’expérimentation et de nous appuyer sur des technos et des acteurs qui ont une certaine connaissance du sujet. À partir de là nous produisons des outils, services ou des communautés et des usages. Cependant, on ne dit pas que l’on est designer – même si la Martinière ou l’école à Villefontaine nous font intervenir pour faire du design de service et d’usages.
Au premier janvier 2015 toute l’équipe d’Erasme passe dans la Métropole, au sein du grand service numérique, dans la sous-partie “usages du numérique” entre la culture et l’économie. Nous allons nous implanter dans des locaux rue Garibaldi face au Grand Lyon, et nous aurons aussi un espace de 270 m2 pour le Museolab au sein du Musée des Confluences, proche du lieu totem de la French Tech. Ce qui est intéressant c’est que le Musée qui abordera le croisement des sciences et des sociétés nous aura au premier étage. L’idée pour nous sera de partir des technologies et de croiser créativité et expertise des publics, des start-ups, des communautés locales. Et cela, comme ce que nous faisons classiquement : des services imaginés en une journée, faits en dix jours et ensuite mis en scène au sein du Museolab puis testés par le public… et éventuellement diffusés, soit en les intégrant dans le musée, soit pour créer des start-ups. Ce sera aussi un lieu de valorisation des technologies et un peu un showroom, en réseau avec Museomix qui peut servir cette communauté (rhônalpine, française, européenne) tout en ayant un lieu pour s’exprimer.
Du point de vue des méthodes, on n’hésite pas à faire du recyclage technologique. Le web-napperon a été fait en quinze jours à partir de projets que nous avions faits avec des musées sur les enjeux des RFID . Le service courrier du département qui a vu cela a senti que ce genre de choses pouvait les aider sur un de leur problème bien concret : les 1000 parafeurs qui circulent dans le bâtiment et qu’ils ne savaient pas localiser. Normalement, pour ce genre de chose, ils auraient du aller demander à la DSI qui aurait lancé un appel d’offre pour trouver un AMO (assistant à la maîtrise d’ouvrage) qui aurait pris six mois, etc. Nous en 15 jours on leur fait un petit proto, on l’a installé et deux ans après ils savent repérer les parafeurs perdus, et c’est la même technologie que l’on a recyclée.

On voit bien que vous fonctionnez de façon efficace et créative, comme un incubateur à projets. Mais cela pose la question de la valorisation de vos réalisations, qu’en est-il à ce sujet ?
Étant au Département, nous n’avons pas eu de forte incitation à développer la dimension économique de nos projets, car ce n’est pas sa mission. Donc pour le moment nous n’avons pas été incités à faire du développement économique autour de nos projets. Ce qui va probablement changer avec la Métropole.

Prenons l’exemple de notre projet Museotouch. En 2010, nous étions parmi les premiers à avoir mis les mains sur des tables tactiles dans les musées en 2007. Avec l’appel d’offres du Ministère de la Culture en 2010 pour les projets numériques innovants dans les musées, nous avons répondu en nous disant que toutes ces structures avaient besoin de montrer leur collection et que le multitouch change la relation entre les personnes. De plus, la posture devant une table tactile est intéressante, elle crée des situations collaboratives. Donc nous avons proposé de faire une application open source pour table tactile : Museotouch. Nous avons été retenus avec un premier financement qui a permis le prototypage d’une version permettant d’accéder aux collections du Musée des Confluences dans une expo. Ensuite le Musée Gallo-Romain qui dépend aussi du Département s’en est servi et d’autres musées nous ont demandé de l’utiliser. Nous leur avons dit que c’était malheureusement impossible pratiquement de nous en occuper. Nous avons tout de même placé le logiciel sur un service web d'hébergement et de gestion de développement de logiciels, mais cela ne leur suffit évidemment pas. Ils ont besoin d’un prestataire qui vienne l’installer et l’adapter à leur contexte.
Du coup, on voit ici apparaître un début d’écosystème avec une application, une communauté… et une start-up lyonnais Biin que l’on avait soutenu antérieurement sur un projet de girouette connecté. Nous leur envoyons les musées qui ont besoin d’offre de service, et aujourd’hui il y a pratiquement quatre emplois à temps plein à Lyon qui vivent de prestations de service autour de Musetouch. C’est une forme de développement économique avec une logique gagnant-gagnant dans la mesure où tout ce qu’ils font nous est rétrocédé au niveau du code. Et nous pouvons bénéficier de Museotouch en le mettant à disposition de collèges.
Pour nous il pourrait y avoir un modèle comme cela, où nous pouvons faire émerger des idées et des prototypes. Parfois certaines prendront forme avec des partenaires du territoire, ou avec rétrocession de droits avec des entreprises, ou une prise de participation dans le capital. Le problème est que ce n’est pas possible juridiquement pour le moment. Dans le cas que je cite, la société était prête à nous rétrocéder 10% du bénéfice, mais ce n’était pas envisageable. Notamment, car cela crée une lourdeur administrative incompatible avec des gains à court terme encore légers. C’est un sujet qu’il faudra aborder et pour lequel il faudra trouver éventuellement des solutions pour créer une structure de valorisation agile. Le statut d'agent de la fonction publique territoriale (contractuel et titulaire) n’est pas évident pour aller dans cette direction.
Par ailleurs, nous avons déjà eu des sociétés qui sont venues nous voir pour collaborer, mais nos statuts ne nous permettent pas de le faire. En gardant l'idée de ce qu’est Museolab à Confluence, je pense que ce peut être l’occasion d’engager des collaborations. C’est un contexte rare et intéressant pour des entreprises, sans vendre son âme pour autant.

Comment vous intégrez-vous dans les évolutions actuelles dans les démarches d’innovation ?
Nous nous sommes nourris de ce qui se passe à l’extérieur, des méthodes de créativité commune, de co-création, ces méthodes plus organisées que l’on a intégrées dans nos démarches. Et nous avons commencé à être sollicités à l’extérieur par des gens qui veulent monter des living labs, ce terme curieux qui correspond à des réalités souvent bien différentes. A ce sujet, je suis allé à des réunions nationales il y a trois ans et 80% étaient des projets sans contenu. Quant aux autres, c’était des systèmes d’observation de cobayes en cage du genre "On met trois caméras avec des gens dedans et on filme.” Je n’ai pas repéré beaucoup de de living labs qui fassent les choses concrètement et qui expérimente en contexte réel comme nous le faisons. Nous préférons nous positionner comme un “do-tank”.

Pour revenir à la question, l’innovation pour nous consiste à mettre en place les conditions de l’émergence d’usages, d’outils et de services. Il y a différents ingrédients pour cela. Pour avoir des effets de bords, il faut des bordures, un cadre. Il faut également un croisement de personnes, dont les utilisateurs finaux. Et ce n’est pas la masse des utilisateurs qui créé de la nouveauté, comme on s’en rendu compte dans les projets avec les personnes âgées. L’innovation d’usage qui nous intéresse est liée à la création d’une communauté: de clients, d’usagers… qui est un ferment pour faire émerger des choses. Les technologies ne sont pas le plus important car nous en abandonnons certaines pour passer à d’autres.  La communauté elle restera là, de même que les usages, mais on changera la technologie. Enfin, un autre moteur d’innovation que nous avons repéré dans nos projets au sein du département, c’est le décloisonnement. Le fait de parler aux services de santé, de l’environnement, des collèges et de les intégrer était un facteur favorable. Et il y a des lieux publics qui peuvent justement jouer ce rôle de décloisonnement, ce qui n’est pas nécessairement possible ailleurs. De plus, le numérique en tant que tel est aussi un facteur de décloisonnement, chaque nouvelle technologie offre un prétexte pour sortir de son milieu et faire parler des gens qui se posent des problèmes similaires dans des secteurs différents.
À plus long-terme, il y a pour nous un pari autour de Museolab à Confluences: est-ce que ce lieu va être colonisé par l’écosystème ? Par des start-ups ? Est-ce qu’il se réduira à être le showroom du musée, ce qui serait un peu décevant ? J'aimerais qu'on arrive vraiment à faire venir des gens comme ceux qui organisent des ateliers de couture participatifs, que le territoire s’en empare. Probablement, ces types de démarche d’ouverture vont aussi se démultiplier et risquent d’épuiser l’écosystème. La première fois c’est bien, mais on constate un ras-le-bol vis-à-vis des hackatons. Le côté “je viens je participe” peut s’épuiser si l’on n’arrive pas à montrer que l’on a créé de la valeur autour.